Consumation

Jeudi 13 mars 2008
    Le titre « Manger ou conduire ? » de l’éditorial du journal Le Monde est déroutant: l’humanité serait-elle au bord du ravin qu’il lui faudrait choisir entre commercer ou…sauter ? Non, pas encore. « Manger ou conduire » fait écho aux alarmes du Programme Alimentaire Mondial face au « changement d'orientation de nombreuses exploitations en faveur des biocarburants a détourné des terres de la chaîne alimentaire. Les prix des produits de base atteignent un tel niveau que le litre d'huile de palme en Afrique vaut ainsi autant que le litre de carburant »*.
Ce n’est là qu’un petit débat, une sorte de bilan de santé, qui a soudainement sorti la tête du sable pour rappeler que la politique doit avec un minimum de cœur et surtout un semblant de tête et se souvenir qu’il y a 2 millions de personnes très pauvres dans le monde, que 60% du continent africain vit avec moins d’un dollar par jour et que 20% de la population mondiale se partage 80% des ressources mondiales.

    La question du « détournement des terres arables au profit d'agrocarburants», à laquelle il faut ajouter un envol des prix du pétrole, affecte principalement les pays pauvres. Certes cette envolée des prix du pétrole est à prendre en compte mais le cœur du problème est ailleurs. Que doivent faire ces pays pauvres face à cette conversion des terres quand la principale ressource économique dont ils disposent est la terre ?
En effet, Laurence Caramel remarque dans son article « La montée en puissance des agrocarburants risque d'exacerber les pénuries alimentaires » que « la situation à laquelle est confronté le PAM reflète peu ou prou celle de tous les pays à faible revenu dont la sécurité alimentaire est fortement dépendante des importations. » La réduction de la disponibilité des terres affecte principalement les populations rurales pauvres qui sont les premières victimes de la globalisation, à l’heure où l’agriculture n’a pas ou sinon peu de valeur ajoutée. Ce phénomène n’est pas nouveau et l’on en connaît déjà les conséquences. L’activité agricole étant insuffisante pour survivre, les populations rurales émigrent vers les villes en quête de travail, contribuant plus à l’hyper croissance démographique du secteur urbain qu’au développement économique de ces nids d’économies informelles – qui concernent 60% des populations urbaines. Du reste, l’augmentation du prix de l’huile de palme a un impact majeur sur la pauvreté, puisque cette huile est principalement utilisée par les pauvres pour cuisiner. Nous allons donc assister à une exacerbation de la pauvreté dans les pays pauvres.

    Ce qui est dramatique, c’est que le débat s’articule autour de deux enjeux : comment sauver les pauvres qui ont faim et comment protéger la planète. Quand L. Caramel  ouvre son article sur la question : « le recul de la faim dans le monde est-il menacé par la conversion des terres au profit des agrocarburants ? », on sent bien que c’est l’assistanat tout azimut qui est en danger !
Sa question veut frapper par son incongruité, de la même manière que le titre « Manger ou conduire » porte la contradiction à son comble. Pourtant, on ne devrait même pas avoir à choisir. Manger ou conduire ? Mais pourquoi pas les deux quand on sait qu’importer des tomates espagnoles en France coûte moins cher que de consommer nos propres produits alors même que l’Union Européenne tue les petits agriculteurs et paie les plus grands pour réduire sinon détruire leurs surplus!
   
    Et voilà que l’on manquerait de terre, « sauf à se lancer dans une course effrénée à la déforestation – ce qui irait à l'encontre de la lutte contre le changement climatique » ! Ce ne sont certainement pas les agrocarburants qui menacent la faim dans le monde, mais plutôt un système économique global qui affame silencieusement les populations pauvres. Ce ne sont pas les agrocarburants qui menacent l’écologie mais, encore et toujours un système global de consommation où les pays riches et industrialisés font, je cite, « comme si la planète pouvait assurer à la fois sécurité énergétique et sécurité alimentaire. Les programmes d'encouragement aux agrocarburants sont toujours sur les rails. (…).» Ce « comme ci » révèle un manque de courage politique en matière d’écologie. Ce domaine requiert la prise de responsabilité imminente d’un risque qui n’est pas immédiat, invisible et dont les coûts seront supportés par une génération future. Enfin, ce ne sont pas les agrocarburants qui sont responsables de la déforestation et du défi, ô combien incroyable, d’augmenter de 50% la production afin d’assurer d'ici à 2030 la démographie et l'évolution des habitudes alimentaires. Les argrocarburants sont l’arbre qui cache la forêt.
Il faudrait espérer qu’une modération des importations massives d’aliments à bas prix amorce un début de changement de politique économique mondiale… Notre rythme et notre système de consommation ne sont pas soutenables et ce sont eux qu’il faut changer avant tout.

* Source: "La montée en puissance des agrocarburants risque d'exacerber les pénuries alimentaires", par Laurence Caramel, Le Monde, 12.03.08.

Par Anaïs Angelo
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Jeudi 6 mars 2008
    Quel est le point commun entre la traite des esclaves et la classes populaires contemporaines? L’alimentation de masse à bas prix.
Non, vraiment, la comparaison ne va pas trop loin. Au 16è siècle, les Portugais introduisaient en Afrique deux céréales révolutionnaires : le maïs et le manioc. Alors que ces céréales étaient considérées comme inférieures et destinées principalement aux porcs, leurs avantages productifs les ont vite détournées vers une utilisation plus pragmatique. Le maïs notamment, offre des capacités de productivité élevées ainsi qu’une résistance naturelle aux aléas agricoles. Au moment où la traite des esclaves était à son pic – à partir des premiers envois massifs d’esclaves africains aux Amériques en 1691 jusqu’à la domination de la traite par les Hollandais en 1750 – le maïs et le manioc sont apparus comme les aliments idéaux pour nourrir les esclaves à bas prix. La consommation des esclaves a alors été estimée à 9000 tonnes.* Du reste, ces céréales ont permis d’intensifier la production agricole dans les contrées bien irriguées du continent Africain, contribuant à une amélioration de l’alimentation de même qu’à une baisse de la mortalité infantile et à une augmentation du taux de survie dans les régions où l’habitation continue est impossible. Ces céréales ont sans doute stimulé une poussée démographique sans précédent en Afrique, qui n’a malheureusement pas profité au continent puisque la saignée humaine de la traite l’a privé d’une grande partie de sa main d’œuvre.

    Le maïs est définitivement l’aliment phare du bétail – dans tous les sens du terme. Près de 4 siècles plus tard, il est toujours l’objet d’une « spéculation soigneusement protégée ». Ceci est particulièrement visible si l’on se penche sur l’évolution du régime alimentaire américain et de son principal allié : « Kong Corn ». « La consommation par habitants de « corn sweeteners » est passée de 17,4 kg par and en 1980 à 38,7 kg par an en 2000. Plus précisément la consommation d’isoglucose (« high-fructose corn syrop » largement répandu et aimé aux USA !) est passée de 8,6kg par an et par personne en 1980 à 29kg par an et par personne en 2000. »**
Aidé par des politiques agricoles successives – les subventions directes aux producteurs ont étés estimées à 19 milliards de dollars par an en 2004 – et par l’utilisation d’hybride et de produits chimiques, le maïs présente le même avantage que pour la traite des esclaves : «  l’indice de production des fermiers américains est passée de 144 en 1972 à  250 en 1995. Distribué au consommateur américain, ce surcroît correspondrait à 500 calories/ jour/ personne. »**
Avec le principe d’une production qui ne cesse de se régénérer, il n’a pas été difficile de trouver les esclaves modernes de l’industrie agroalimentaire : les classes dites « populaires ». Certes cette identification par la classe peut être contestée par le fait culturel. Les fast-foods sont plus le fruit d’un mode de vie qu’un produit social. Il n’en reste pas moins que dans un pays où deux tomates coutent le prix d’un steack d’un kilos et où la pub vous fait constamment savoir que pour $2.99 vous avez le choix entre deux cheese ou double cheese burgers, il est clair qu’un certain instinct pragmatique aura tendance à vous détourner des légumes au profit de l'hamburger. De plus, l’éducation alimentaire – déjà mentionnée dans l’article Midi aux Etats-Unis – est d’autant moins innée qu’absente chez les populations à capital culturel et économique réduit.
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    Humains, trop humains… L’alimentation de
masse à bas prix, voilà les consommateurs de nouveau réduits à l’état de bétail… A la différence, que l’exploitation économique se fait aujourd’hui sur la base d’un engraissement – plus ou moins – volontaire. Le poids de la culture joue en effet un rôle majeur, l’afflux de nourriture disponible dans la société étant constant. C’est pourquoi au delà de l’éducation alimentaire, le phénomène social qu’Eric Schollsberg intitulait en 1999 Fast Food Nation doit être prix en compte.







* Les idées de ce premier paragraphe sont basées sur les écrits de John Reader, Africa. A biography of the continent, Vintage Books, 1997, pp. 413-414,p. 443.
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Source: Anne-Sophie Cérisola et Jacques Mistral, L’obésité aux Etats-Unis. Enjeux économiques et défis politiques. Document de travail de l’agence financière de Washington, 2004.01, Mars 2004.
Par Anaïs Angelo
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Mercredi 5 mars 2008
    Dans les années 60, Moulinex libérait la femme. Et pour compte : au-delà de la libération – libération d’un cliché misogyne qui reste sans doute à nuancer –, nous avons assisté depuis 40ans à une véritable désertion de la cuisine. Poussé par la force des Trente glorieuses et l’émergence triomphante de la société de consommation, Moulinex s’est fait le porte-parole d’une révolution technologique et alimentaire.
    Aujourd’hui, l’industrialisation alimentaire repose sur le progrès technologique qui a permis de réduire le coût de l’alimentation. En termes de prix, les ménages accordent une part de moins en moins grande aux dépenses alimentaires. Les progrès de l’agriculture et de l’industrie agroalimentaire vont de paire avec une augmentation du niveau de vie : on ne consomme pas moins, mais on consomme moins cher.

    A l’origine de ce changement un principe économique et psychologique simple : de même que l’homme est le seul animal qui boit sans soif, il mange sans faim. Offrez plus, il mangera plus. Les Trente Glorieuses ayant annoncé la naissance triomphante de la société de consommation, « les chaînes de fast food n’allaient pas rester sans réagir à ce nouveau contexte. L’accroissement de la taille des portions servies dans ces chaînes de restaurants est une belle histoire de manipulation du consommateur. On trouve à l’origine deux « entrepreneurs » - que l’on hésite à qualifier de « schumpeteriens ». Placés en 1983 à la tête de Taco Bell, une enseigne alors en perdition, ils ont été les premiers à saisir l’opportunité que représentait la chute de leurs coûts d’approvisionnement. La part des coûts fixes dans un « menu » est telle qu’un supplément alimentaire ne représente qu’un coût additionnel marginal ; vendu à un prix sensiblement plus élevé, le profit unitaire est démultiplié ... et le consommateur satisfait parce qu’il a fait une bonne affaire : great value for money.»*

    Les fast food témoignent d’un changement majeur dans la culture alimentaire : la nourriture est devenue un produit d’une extrême disponibilité. Multiplication des distributeurs, alimentation à toute heure et diffusion de produits dits non sucrés font montre d’une acceptation sociale de cette politique d’abondance. Du reste, ce n’est pas seulement la nourriture qui voit son prix diminuer, mais c’est aussi la cuisine ou plutôt le fait de cuisiner qui n’a plus de coût.
    A la disponibilité, s’ajoute l’immédiateté. Ainsi, plus que la libération prônée par Moulinex, nous assistons au principe de désertion des cuisines comme mode de vie : « (…) les dépenses [d’alimentation aux Etats-Unis] étaient en 1929 consacrées pour 86% à l’alimentation consommée à la maison, proportion qui n’était plus que de 74,6% en 1970 et de 60% en 2001. »*

     En conséquence, la tendance du niveau de consommation est à la hausse: « en 1977, les hommes déclaraient consommer en moyenne 2080 calories par jour ; en 1996, ils en consommeraient 2347, soit une augmentation de 268 calories supplémentaires par jour. Les femmes quant à elles sont passées de 1515 à 1658 calories par jour en moyenne. » Mais surtout, on observe une surenchère alimentaire: « l’augmentation de l’offre au  cours des 30 dernières années serait de 418 calories supplémentaires par personne, bien plus qu’il n’est  nécessaire pour expliquer la hausse de 150 calories. » Alors que les politiques de santé publique s’affolent de l’urgence de rétablir l’équilibre alimentaire et psychologique des individus face à leur rations, il serait intéressant de réfléchir sur le lien entre la masse d’aliments, de graisses et de calories que nous ingurgitons chaque jour et l’état de santé morale de notre société.

*Source: Anne-Sophie Cérisola et Jacques Mistral, L’obésité aux Etats-Unis. Enjeux économiques et défis politiques. Document de travail de l’agence financière de Washington, 2004.01, Mars 2004.

Par Anaïs Angelo
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Dimanche 2 mars 2008
     Quand le bien de consommation sera consumé, il renaîtra de ses cendres, ramené à sa forme matérielle par la force de la production.
La culture de la consommation est aujourd’hui enfermée dans ce cycle vicieux. Ou peut-être s’agit-il de la politique de la consommation, à en croire un documentaire  (cf. Lien) sur la tyrannie mondiale de la consommation. Le pouvoir de l’image est toujours problématique quand il s’agit de mettre en forme un propos qui se veut objectif dans sa prise de partie. Toutefois, le montage agile de ce documentaire qui se détourne de la démonstration académique a le mérite d’être une création captivante qui appelle à réfléchir. Le documentaire est bâti sur une contradiction intéressante : l’accumulation d’image est utilisée pour dénoncer les excès de consommation. Mais ce documentaire présente des qualités qui vont au-delà des idées reçues lorsqu’il place dans la même arène la culture de consommation capitaliste et celle de l’ « a-consommation » propre à l’idéologie de la dictature cubaine. L’interview d’une jeune fille cubaine qui témoigne de son désir absolu de consommer est éclairante : la tyrannie de la consommation n’a qu’une nature. Dictatoriale, elle fait germer un sentiment de vide avide qui torture celui qui a tout et justifie l’état de celui qui n’a rien.

    La culture de consommation n’offre aucun futur. Une fois la promesse consommée, elle n’a plus de raison d’être. C’est pourquoi la société ne peut pas fonctionner sur la promesse de bonheur matériel : à peine atteint celui-ci s’évanouira aussitôt. Le documentaire illustre très bien cette idée lorsqu’il filme les poupées à formes humaines destinées à la vente et à la « consommation ». Le mythe de Pygmalion est mort : le désir a vendu son âme en échange de sa production plastique.

    La réalisation de soi passe désormais par la sensation d’un moi vivant, dit consommable. C’est ce que le jeune informaticien millionnaire déplore lorsqu’il fait part de ses difficultés à trouver du sens à sa vie totalement surfaite par l’argent. Les émissions télévisée tel « Le Millionnaire célibataire » qui est trop affairé pour trouver l’âme sœur renforce ce sentiment de consommation des relations humaines. Et voilà que la chaîne de télé se rapproche de la chaîne alimentaire: le millionnaire consomme des soi disantes beautés, réduites par ailleurs à un état de proies volontaires quand les producteurs se nourrissent de la consommation de sentiments plastifiés des téléspectateurs. Si le bonheur est au programme, je ne l’ai pourtant jamais vu en rayon.

    On végète devant son poste, éternellement insatisfait d’une vie basée sur la consommation ou sinon sur le phantasme de la consommation. Parce que le bonheur n’a pas de prix, une vie si dépourvue de valeur devrait discréditer le système de consommation. Jack Zerzan, interviewé à son tour dans le documentaire, frappe en remarquant que c’est la force d’inertie qui fait avancer ce système. Atomisés et nourris un par un flux d’informations sans âme mais imagé, les individus sont trop seuls pour avouer en chœur leur mal-être. L’absence de conscience sociale nous détourne vers un objectif primaire de survie par la consommation alors que nous devrions nous interroger sur la nature de notre existence. La politique se laisse emporter dans la spirale lucrative de la culture de consommation, cherchant à nous gaver d’un bonheur en surplus qui ne cesse de se mordre la queue. 
Par Anaïs Angelo
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