Lundi 12 mai 2008

« SOUVENIRS »

 

Approchez Mesdames et Messieurs ! et ne vous privez pas des souvenirs des monuments de Paris, des musées et des châteaux de France. Porte-clés, images, tee-shirts, décorations ! Plein feux sur la France !

Consommez ce que vous avez vu. Gardez à tout prix le souvenir matériel pour palier notre mémoire défaillante. Ce mode de consommation est devenu le mot d’ordre du tourisme contemporain. Patrimoines culturels et sites historiques sont identifiés, puis prêts à emporter. Prêts à emporter, oui, comme pour la nourriture. Et si la gastronomie française fait son entrée dans le patrimoine culturel mondial, qui sait si le tourisme gastronomique n’aura pas sa part de souvenirs. Un pied de porc empaillé piqué de persil séché peut-être. Cuisson traditionnelle assurée, cela va de soi.
    A l’heure où cartes et étoiles gastronomique fleurissent, quel sites historiques parviendront à faire revivre les cuisines d’antan ? Michel Onfray se rend à l’évidence, dans La Raison Gourmande* et refuse l’idéalisation : « La cuisine est un art sans musée et sans école, sans histoire officielle et sans institutions susceptibles de reproduire les savoirs et les pensées dans le domaine qu’affectionnent tout particulièrement ceux qui ne se sentent bien qu’apaisés par les mots d’ordre et les comportements grégaires. » On ne visite pas la gastronomie, on la déguste. Et elle n’offre pas de souvenir « prêt à emporter » mais plutôt des émotions goûteuses.


    Instantané photographique, disponibilité instantanée, message instantané, transmission instantanée… C’est parce que notre société est fondée sur l’instant que nous sommes en quête d’immortalisation, de sauvegarde et de survie. Dans son
Histoire de la table française
**, Patrick Rambourg témoigne à son tour du fait que « (…) la cuisine est un art de l’instantané. L’œuvre culinaire, une fois consommée, peut ressusciter par les paroles du convive. L’esprit s’approprie les moments de la table et les réinterprète par l’écriture ; la narration devient littérature : c’est la naissance de la gastronomie. » Alors que la gastronomie française cherche à être consacrée patrimoine culturel mondial, faut-il y voir une ultime convulsion pour résister à une société de consommation ?
    Cuisine et consommation sont indissociables, à ceci près que la cuisine magnifie la consommation. Il y a d’abord la délectation à l’idée de manger, on savoure les mets et enfin on se pâme de ces émois gustatifs. Penser la gastronomie comme patrimoine revient à ajouter à la cuisine française des conservateurs et des colorants peut-être pour qu’elle ne jaunisse pas avec le temps.
    Contre de telles pratiques, M. Onfray assure que « sur le terrain de la gastronomie, il faut faire confiance à ses impressions, écouter son corps, solliciter la performance d’une chair, entretenir la mémoire d’un cerveau primitif : le jugement de goût est plus périlleux qu’en matière d’appréciation de ce sur quoi pèsent des carcans culturels, des appréciations convenues et des habitudes sociologiques*. » Finalement ce n’est pas la peur du temps ou même la crainte d’un génocide culturel qui pousserait la « gastronomie française » à assurer sa protection, c’est la peur de sombrer dans un gouffre avide, la peur de la perte du goût. Voilà ce que soulignent M. Onfray et P. Rambourg : si le goût disparaissait, éphémère et incertain, il laisserait, la cuisine sans corps et la gastronomie sans âme. Or le goût ne s’invoque pas. Il n’y a que McDonald et autres industries alimentaires qui sont parvenues à tourner les cerveaux vers des saveurs surfaites et faciles à garder en mémoire. Non pas que le goût soit forcément complexe, mais au moins il ne laisse pas les esprits simplets.

    Au-delà de l’éphémère, le goût suggère la recherche et le renouvellement. A contrario, le patrimoine fige et engendre la tradition. On se plaît à penser aux sociétés dites traditionnelles, celle qui ont sur garder les rites de leurs pères et qui bien souvent sont aussi perçue comme arriérées. Serions-nous en mal de tradition, d’un sens de l’histoire pour recherche à embaumer notre culture gastronomique ?
    Tout d’abord, il faut noter que la gastronomie n’est pas une propriété française. La gastronomie est certainement patrimoine mondial mais la gastronomie française, quand bien même elle a connu son âge d’or et tente de rayonner encore, demeure une culture qu’il n’appartient qu’aux français de cultiver. De la même manière qu’une pellicule photographique doit être « révélée » pour devenir un objet d’art et de contemplation, l’art culinaire ne pourrait se suffire à lui-même sans dégustation. Ainsi, le problème de la gastronomie comme celui de l’identité française n’est autre que celui des plaisirs et richesses évanescentes qu’il faut attiser sans relâche.  Aucune recette législative, quand bien même sa teneur culturelle pourrait séduire, ne peut donner du goût à la gastronomie française.
    De plus, la gastronomie française a beau être ancrée dans l’histoire, de la cour de Catherine de Médicis en passant par Carême et Révolution jusqu’à Mai 68 et Gault et Millau, la gastronomie française demeure le fait de ses acteurs, cuisiniers et convives. Il ne s’agit plus de sites historiques ni d’inventaires mais d’une grande famille historique qui trouve sa force dans le combat avec la réalité présente.

    P. Rambourg affirme que « La pérennité de la cuisine française ne tient pas seulement à son caractère identitaire et aux discours des uns et des autres, parfois en totale contradiction avec les pratiques. Elle tient à la souplesse d’un système qui laissait place à l’innovation, à la liberté de création.»*** 
On dit qu'on attrape pas les mouches avec du vinaigre; il serait bien insensé de tenter d’enfermer la gastronomie française sous une cloche.


** Michel Onfray, La Raison Gourmande, Ed. Grasset & Fasquelle, 1995, p. 156.
**Patrick Rambourg, De la cuisine à la gastronomie. Histoire de la table française. L’Audibert, 2005, p. 18.
***Ibid., p.10. 

par Anaïs Angelo publié dans : Identité alimentaire. communauté : LES ALTERMONDIALISTES
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Mercredi 7 mai 2008
Rillettes.
Produit Français. 19ème siècle. Ne pas toucher.

 
 

    La gastronomie française s’invite à la table du patrimoine culturel de l’UNESCO. Il doit s’agir d’une invitation à la bonne franquette…à moins que la gastronomie française ne soit en danger de mort !  Mais qui ? qui aurait osé porter atteinte à cet hôte d’honneur ? La mondialisation me direz-vous et les fast-food américains qui viennent jusque dans nos rues! L’Europe peut-être, qui a déjà menacé notre Rocquefort et nous assaille de réglementations ! A vos couverts citoyens !
Bien au-delà des cuisines transformées en bataillon, la candidature  de la « gastronomie française » au patrimoine culturel  de l’UNESCO soulève d’importantes questions.

    L’idée du patrimoine culturel de l’UNESCO tient à la défense, la préservation et la conservation. Que l’on préserve les pyramides d’Egypte, c’est une chose…mais la cuisine française est-elle seulement un héritage du passé ? Autrement dit, constitue-t-elle un patrimoine clôt sur lui-même ? Cette question a son importance quand l’on pense que la gastronomie française se réfère moins à un patrimoine culturel tangible qu’à une identité culturelle. Or, une identité ne se définit pas uniquement par le passé, quand bien même elle y trouve ses marques, mais elle est en mouvement. Ce mouvement est d’autant plus perceptible aujourd’hui que nous vivons dans sociétés multiculturelles qui interagissent. La question de l’intégration des DOM-TOM à la gastronomie dite française, question souvent posée d’ailleurs, témoigne de cette diversité identitaire autant que gastronomique. Au-delà des DOM-TOM, comment considérer la question de l’immigration aujourd’hui en France ? L’affaire n’est pas de nier les spécificités historiques et culinaires de la cuisine française. Mais le débat sur la cuisine française comme une entité culturelle donnée fait curieusement écho au débat sur le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité Française à savoir : l’identité nationale est-elle le fait d’institutions gouvernementales ou bien le produit d’une évolution créatrice qui échappe à tout carcan?

Du reste, quand bien même la cuisine française serait définie comme patrimoine de l’UNESCO elle se refuserait sûrement au titre de patrimoine universel, qui comme le site de l’UNESCO l’indique : appartient « à tous les peuples du monde, sans tenir compte du territoire sur le quel ils sont situés ». Et le terroir ! Des rillettes jusqu'au vin bien sûr, peut-on nier le terroir ?

    Cette question fait le lien avec la médiatisation d’un patrimoine culturel. Peut-on jouir de la cuisine française comme on visite un site historique ? Le vin peut servir d’exemple : quel étranger, et encore, cet exemple doit sûrement valoir pour certains Français, dans un supermarché saurait reconstituer la carte des régions de France grâce aux appellations d’origine des vins ? Brouillard complet. De la même manière, une fois la gastronomie française au patrimoine mondial, faudra t-il engager une lutte contre les fausses appellations « French dressing », mauvaise vinaigrette américaine, « French cake » ou encore « French Soda » qui n’ont absolument rien de français sinon que leur noms ? Le principal obstacle est donc celui de la représentation de la gastronomie française à l’échelle internationale. Aux appellations faut-il encore ajouter les prix, souvent gonflés par les politiques monétaires, l’inflation ou autres barrières commerciales, qui peuvent avoir un effet dissuasif. La gastronomie française pourrait devenir ce qu’elle redoute au fond : l’atour d’une élite ou pire, un simple cliché.

par Anaïs Angelo publié dans : Identité alimentaire. communauté : Cuisine
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Jeudi 24 janvier 2008
    Chevelure de sirène, silhouette affinée, rien ne pouvait plus retenir la carotte dans le règne légumier. Douce confiserie, la carotte est devenue l’Aphrodite des fruits. En décembre 2001, le Conseil Européen a modifié son statut juridique, pour assurer la survie commerciale de la confiture portugaise de carotte. Voilà que la culture défie la nature! Une culture homogénéisée et légalement tolérée par Bruxelles, en vue de satisfaire des besoins de régulation alimentaire. La tension entre l’idée de nation et l’unité européenne se fait d’autant plus criante que l’identité labellisée qu’on veut nous vendre est tout sauf naturelle.
par Anaïs Angelo publié dans : Identité alimentaire.
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