Mardi 11 mars 2008
   Bouche-du-roi.jpg                                                
       
    L’esclavage moderne par la consommation n’est pas cantonné aux industries agro-alimentaires qui cherchent à exploiter les individus comme on tire des rendements du bétail.  C’est parce qu’il se fond avec un système économique global qu’il se distingue à peine. Il faut alors trouver un espace alternatif pour se dégager d’une réalité aveuglante. Cet espace, Romuald Hazoumé nous le fait pénétrer grâce à une création artistique passionnante : La Bouche du Roi.

    Trois cent quatre masques faits de bidons de pétrole, assemblé à même le sol et nous somme de nouveau face à face avec l’accumulation bestiale qui faisait hier l’économie de la traite négrière et qui est aujourd’hui la dynamique de nos sociétés.
Chaque masque correspond à un esclave, figurant son visage par un graphisme réduit aux contours plastiques du bidon : un front, des yeux, une mâchoire, un goulot, la bouche. Ironie de l’art, l’esclavage a beau avoir été aboli, Hazoumé témoigne de sa survie à travers des formes modernes.
La bouche du roi est une création de l’histoire, qu’il s’agisse du passé tragique des traites négrières, du présent des politiques, de l’intemporalité d’une culture artistique traditionnelle. Le discours artistique d’Hazoumé n’est pas fixe, mais se meut entre passé et futur, entre tradition et modernisme, en quête d’un renouveau authentique. Cet authenticité est magnifiée à travers des signes culturels identitaires disséminés au milieux triviales ressemblances. L’identité de cette œuvre est captivante, malheureusement, je ne discuterais ici que son interprétation politique.

    La répétition des goulots fait effet de sens, signifiant une impression de vide en même temps qu’un cri impossible. Le matériel, bidon de pétrole, dénonce la marchandisation de l’humanité, depuis les traites négrières jusqu’aux temps actuels.
Du reste, Hazoumé utilise un type particulier de bidon de pétrole : ceux qui sont destinés à l’économie informelle et au trafic domestique de pétrole au Bénin. L’artiste lui-même exprime ce désir de « jouer sur la métaphore en montrant comment les bidons sont transportés dans des barques pour traverser le fleuve, la promiscuité, l’entassement pendant le voyage, des bidons se percent, on est obligés de les rafistoler, on est obligé de les jeter, on fuit la douane. C’est toute une vie autour de l’objet bidon. Et c’est objet devient l’esclave d’aujourd’hui. »

    L’œuvre d’Hazoumé est riche et diverse et ne finit pas de donner à penser. La reconstruction de la sculpture traditionnelle  n’est pas seulement « un ready-made Africain ». L’authenticité de l’œuvre se fait voir à travers une cosmologie tout entière revisitée cosmologie essentiellement Yoruba , une reconstruction critique d’une tradition qui ne doit pas être comprise comme statique mais réactualisée à chaque instant. L’art devient un outil dialectique, liaison ambiguë entre le passé et le présent, porteur de symbole, valeurs et innovation, évoluant au fil d’un pèlerinage artistique.

    Le vide est symbolique : le bidon coupé, troué, mutilé rappelle l’image de l’âme esclavagée et réduite à néant. L’objet devient roi, quand l’accumulation artistique tourne au fétichisme économique que Marx décrivait comme la déconnexion entre la forme et le contenu. N’est-ce pas là la dynamique ultime de la société – voire l’économie – de consommation ? Cette œuvre d’art doit en effet être comprise comme un espace rituel où le masque, religieux et artistique et le bidon, intrinsèquement commercial, interagissent. C’est sur ce même schéma « ritualistique » que la société de consommation est construite : la fétichisation et le désir d’un objet insignifiant érigé – ou plutôt organisé – en nécessité commerciale.

homme-bidon.jpg "Roulette Béninoise". Portrait d'un transporteur d'hydrocarbure avec une moto. Photo de R. Hazoumé.

    Il serait idiot de voir dans La Bouche du Roi une dénonciation de la perception Européenne de l’art africain comme primitif car ce sont bien les bidons qui ont le premier rôle, incarnant la modernité par excellence. Alors que la culture de la dépendance économique tend à l’emporter sur la tradition, qu’Hazoumé porte certainement le blâme contre les Africains eux-mêmes, se contentant de donner une forme plastique à l'esclavage moderne, il faut moins considérer cette œuvre comme les pleurs d’une tragédie que comme la volonté de prendre conscience que le moment de se réveiller est venu.
Les bidons sont la marque de l'économie informelle qui, à l'heure où la plupart des économies africaines se dégradent, permet au Africains de survivre. Sa cosmologie politiqe va plus loin, dès lors qu'il rappelle que le pétrole est aujourd'hui une des rares matières première qui intègre l'Afrique à l'économie mondiale. En effet, alors que les Investissements Directs Etrangers n'ont cessé de diminuer depuis les années 1980
– diminution de 70% après 20 ans d'ajustement structurel –, les ressources pétrolières de l'Afrique de l'Ouest en particulier ne cessent d'attirer les compagnies pétrolières, notamment pour les opportunités de productions off-shore, enclaves idéales. En 2006 76% des IDE étaient captés par les pays producteurs de pétrole.
    Les statistiques sont là malgré le camouflage des politiques. La création offre un espace de liberté et d'émancipation accesible à tous, ayant le pouvoir de mettre en valeur ce qu’on ne voit pas.
par Anaïs Angelo communauté : LES ALTERMONDIALISTES
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