Mercredi 5 mars 2008
    Dans les années 60, Moulinex libérait la femme. Et pour compte : au-delà de la libération – libération d’un cliché misogyne qui reste sans doute à nuancer –, nous avons assisté depuis 40ans à une véritable désertion de la cuisine. Poussé par la force des Trente glorieuses et l’émergence triomphante de la société de consommation, Moulinex s’est fait le porte-parole d’une révolution technologique et alimentaire.
    Aujourd’hui, l’industrialisation alimentaire repose sur le progrès technologique qui a permis de réduire le coût de l’alimentation. En termes de prix, les ménages accordent une part de moins en moins grande aux dépenses alimentaires. Les progrès de l’agriculture et de l’industrie agroalimentaire vont de paire avec une augmentation du niveau de vie : on ne consomme pas moins, mais on consomme moins cher.

    A l’origine de ce changement un principe économique et psychologique simple : de même que l’homme est le seul animal qui boit sans soif, il mange sans faim. Offrez plus, il mangera plus. Les Trente Glorieuses ayant annoncé la naissance triomphante de la société de consommation, « les chaînes de fast food n’allaient pas rester sans réagir à ce nouveau contexte. L’accroissement de la taille des portions servies dans ces chaînes de restaurants est une belle histoire de manipulation du consommateur. On trouve à l’origine deux « entrepreneurs » - que l’on hésite à qualifier de « schumpeteriens ». Placés en 1983 à la tête de Taco Bell, une enseigne alors en perdition, ils ont été les premiers à saisir l’opportunité que représentait la chute de leurs coûts d’approvisionnement. La part des coûts fixes dans un « menu » est telle qu’un supplément alimentaire ne représente qu’un coût additionnel marginal ; vendu à un prix sensiblement plus élevé, le profit unitaire est démultiplié ... et le consommateur satisfait parce qu’il a fait une bonne affaire : great value for money.»*

    Les fast food témoignent d’un changement majeur dans la culture alimentaire : la nourriture est devenue un produit d’une extrême disponibilité. Multiplication des distributeurs, alimentation à toute heure et diffusion de produits dits non sucrés font montre d’une acceptation sociale de cette politique d’abondance. Du reste, ce n’est pas seulement la nourriture qui voit son prix diminuer, mais c’est aussi la cuisine ou plutôt le fait de cuisiner qui n’a plus de coût.
    A la disponibilité, s’ajoute l’immédiateté. Ainsi, plus que la libération prônée par Moulinex, nous assistons au principe de désertion des cuisines comme mode de vie : « (…) les dépenses [d’alimentation aux Etats-Unis] étaient en 1929 consacrées pour 86% à l’alimentation consommée à la maison, proportion qui n’était plus que de 74,6% en 1970 et de 60% en 2001. »*

     En conséquence, la tendance du niveau de consommation est à la hausse: « en 1977, les hommes déclaraient consommer en moyenne 2080 calories par jour ; en 1996, ils en consommeraient 2347, soit une augmentation de 268 calories supplémentaires par jour. Les femmes quant à elles sont passées de 1515 à 1658 calories par jour en moyenne. » Mais surtout, on observe une surenchère alimentaire: « l’augmentation de l’offre au  cours des 30 dernières années serait de 418 calories supplémentaires par personne, bien plus qu’il n’est  nécessaire pour expliquer la hausse de 150 calories. » Alors que les politiques de santé publique s’affolent de l’urgence de rétablir l’équilibre alimentaire et psychologique des individus face à leur rations, il serait intéressant de réfléchir sur le lien entre la masse d’aliments, de graisses et de calories que nous ingurgitons chaque jour et l’état de santé morale de notre société.

*Source: Anne-Sophie Cérisola et Jacques Mistral, L’obésité aux Etats-Unis. Enjeux économiques et défis politiques. Document de travail de l’agence financière de Washington, 2004.01, Mars 2004.

par Anaïs Angelo publié dans : Consumation communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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