La scène se passe au premier sous-sol de Michigan Union, bâtiment multifonction sur le campus de l’université d’Ann Arbor : au premier sous-sol, les fast-food réchauffent le cœur avec leurs
odeurs, au troisième étage : conseillers psychologiques assistent les étudiants en détresse.
12:30:00 – arrivée chez Wendy’s.
12:30:10/12:40:00 – file d’attente méditative, que va-t-on choisir ?
12:41:00 – commande de deux menus, un hamburger poulet grillé, un double burger quelque chose…
12:41:35 – menus payés, prêts, emportés.
Vous l’avez compris, en deux minutes les employés dévoués de Wendy’s on réussi à assembler deux tranches de pain, deux steak hachés trop cuits, un malheureux cornichon, un bout d’oignon égaré,
une tranche de « cheddar » (équivalent de l’appellation « fromage » en France, la diversité en moins) et à renouveler l’opération avec un blanc de poulet grillé, à emballer le tout, sans oublier
les frites…. Et comme les NTIC font fureur aux USA, la caissière a réussi à transmettre la commande en temps réel, j’ai été traité comme une reine: pas de temps d’attente !
Que faut-il de plus à un consommateur pressé qu’un service compétent qui se soucie de sa santé ? mon misérable tas mangeable n’avait pas l’air nocif et puis un hamburger, c’est
« cool ». Pourquoi se refuser alors un pêché mignon ? C’est là le danger: le plaisir interdit désinhibé.
Il s’agit d’une révolution, non pas gastronomique mais commerciale. « Fat Profits », voilà le titre d’un article qui met en lumière le nouveau phénomène. Le journaliste Joe Keohane dénonce la
stratégie « go-for-bloat », qui fait fi du politiquement correct et du santé-oblige pour se faire le chantre sans
complexe d’« un arsenal de monstrosités plus chères, plus caloriques – se faisant le pionner de concepts avant-garde tel que « viande en complément », « fast-food-porn » - et faisant la promotion
du message auprès de consommateurs de plus en plus réceptifs de publicités aussi controversées que leurs burgers ». Et ça marche ! « Depuis 2000, la moyenne des ventes de CKE a augmenté de 31
pourcents, un taux plus élevé que tout autre chaîne d’hamburger ».
Que penser de cela quand je me trouve face à un hamburger déprimé ? je me suis laissée avoir par une illusion du goût nourrie d’images et d’odeurs qui a submergé mes désirs. La
notion de pêché mignon est à relativiser dès lors que mon burger était mauvais…et que je m’en doutais. Du reste, devrais-je me plaindre du fait qu’il manquait à mon burger la feuille de salade et
la tranche de tomate, illuminées dans le menu ? Ce ne serait qu’une complainte pathétique. Le drame, c’est de devoir avouer que l’éducation alimentaire n’est d’autant pas innée qu’elle est
extrêmement vulnérable, dans un monde où de plus en plus de personnes dénoncent les « polices » de santé publique et s’acharnent à vouloir débrider les passions, au nom de la liberté. Liberté et
droit ! et de quoi se soucier de plus, ce sont là des propriétés privées !
Source: “Fat Profits” by Joe Keohane, published on Condé Nast Portfolio.com, February 2008.